
Notez bien : cet article n’engage que moi. Il n’a pas vocation à juger les croyances privées de chacun. Il vise seulement un phénomène précis : le moment où des croyances, des intuitions ou des pseudo-sciences commencent à remplacer la décision, la méthode et les responsabilités au sein de l’entreprise.
Il y a des signaux faibles dans une entreprise :
RED FLAG ! RED FLAG ! RED FLAG !
Vous êtes dans un monde où votre avenir dépend de l’inspiration ou du tirage du jour.
Préambule
Dans le monde de l’entreprise – et plus largement dans les métiers dits sensibles, créatifs, territoriaux, environnementaux – on croise parfois une espèce assez particulière : le consultant vibratoire, le manager inspiré par l’invisible, le chef d’entreprise qui pense que son intuition est une boussole cosmique; le « je tiens cela de ma grand-mère/grand-père », j’ai un don, je sens les choses.
J’en ai croisé quelques-uns et quelques-unes qui se prenaient pour des druides, à coup d’herboristerie, de lithothérapie et que sais-je encore.
Pas de bol : je suis breton, j’ai grandi près de Brocéliande, puis sur la côte.
Autant dire que j’ai été vacciné jeune contre les fées, les korrigans et les récits enchantés servis avec un air grave. J’apprécie néanmoins le légendaire arthurien, le Barzaz Breizh et ce qui a trait aux croyances locales.
Mais contre toute attente ce sont souvent des gens dits « cultivés » qui croient en ce type d’histoires, de légendes, sans véritable discernement quant à leurs véritables significations.
Je me suis par ailleurs intéressé très jeune à la question de la croyance religieuse, mais toujours en essayant d’en comprendre la source ou la volonté d’éducation ou de maintien de foule. Vous pouvez me qualifier d’agnostique si vous voulez.
Aparté pour anecdote : durant mes études secondaires une professeure expliquait à ses élèves que son chien voyait les korrigans – je n’invente rien, la chose était connue; elle était juste taxée de « décalée ». Certainement le même type de cible crédule croisée quelques années plus tard à l’occasion d’une campagne de prise de vues d’un projet éolien en Bourgogne : une bonne dame, fonctionnaire à l’accueil d’un monument historique, qui défendait l’idée que les éoliennes ralentissaient la rotation de la terre; que les panneaux solaires, en réfléchissant la lumière, réchauffaient l’atmosphère. Flippant. Personnellement je mets ces deux profils dans le même panier. Et certainement avec les platistes.
J’aime les mythes et les paysages chargés de mémoire.
Mais entre reconnaître la dimension symbolique d’un lieu et commencer à piloter une entreprise comme une cérémonie néo-druidique ou en demandant conseil à la Pythie, il y a une marge. Plutôt un gouffre, en fait.
Malheureusement aujourd’hui on retrouve cela aux plus hauts niveaux.
Quel enfer.
Le retour du maraboutage corporate
Ce qui est fascinant, c’est de voir à quel point des gens très diplômés, souvent très fiers de leur rationalité, se disant cartésiens, peuvent soudain glisser vers les formes les plus molles du conseil fumeux.
Ils croient parfois qu’ils ont réussi parce qu’ils avaient un « truc » en plus, un ange gardien, le soutien des dieux. Ils sont parfois secondés par quelqu’un qui a identifié leurs faiblesses et les entretiennent dans ce type de croyances.
Alors que la réussite tient souvent à des choses beaucoup plus terrestres : réseau, opportunités, écoute, stratégie, parfois manipulation.
Mais dès que quelque chose « glisse », que le doute les envahit, que la vision se brouille on fait appel à « l’invisible » :
Tarots.
Lithothérapie.
Coaching quantique.
Neurosciences de comptoir.
Colliers protecteurs ou bracelets à boules censés recentrer l’énergie mais qui ont manifestement échoué à protéger du ridicule.
Et je me garde de citer bien d’autres courants nauséabonds qui ne demandent qu’à se faire connaitre de la Miviludes.
Le tout vendu avec les mots magiques du moment : alignement, puissance intérieure, haute vibration, intention, abondance, transformation.
On a modernisé le vocabulaire, pas le mécanisme.
Avant, on allait voir un marabout pour faire revenir l’être aimé, réussir un examen ou éloigner les mauvais esprits.
Aujourd’hui, on consulte un ou une coach intuitive pour débloquer son leadership, libérer son potentiel ou comprendre pourquoi l’équipe “résiste au changement”.
C’est vieux comme le monde. La seule nouveauté, c’est la capacité à emballer ça dans une fausse respectabilité professionnelle.
On ne parle plus de superstition.
On parle de “méthode holistique”.
On ne parle plus de croyance.
On parle de “ressenti stratégique”.
On ne parle plus de charlatanisme.
On parle de “nouvelle approche du vivant”.
Et comme il y a “vivant” dans la phrase, tout le monde hésite à rire.
Mais riez , bon sang !
L’entreprise n’a pas besoin de gourous
Une entreprise est déjà un objet suffisamment compliqué.
Il faut vendre, produire, recruter, former, arbitrer, gérer les conflits, organiser le travail, tenir les délais, comprendre les clients, répartir la valeur, prendre des décisions parfois inconfortables.
On n’a pas besoin d’ajouter par-dessus une couche d’encens, de pierres semi-précieuses et de vocabulaire pseudo-profond.
Le problème n’est pas que des individus aient des croyances personnelles; chacun fait ce qu’il veut. Certains collectionnent les minéraux, d’autres consultent leur horoscope, d’autres lisent le marc du fond de leur tasse de café… tant que cela reste dans la sphère privée, ce n’est pas le sujet.
Mon parcours a croisé celui d’une assistante RH dont la première formation ( payée ) avait été astrologue, et qui établissait des thèmes astrologiques pour recruter. Et oui malheureusement : aujourd’hui il y a non seulement l’IA qui filtre, mais il y avait déjà parfois Mars en triangle avec Pluton.
Et quand on l’apprend ça donne un peu le vertige. Et de la colère.
Le problème commence donc quand ces croyances entrent dans les fonctions de l’entreprise.
Quand elles influencent les recrutements, orientent les décisions ou remplacent l’écoute réelle des salariés.
Quand elles servent à maquiller l’incompétence et permettent à un dirigeant perdu ou incompétent de ne plus avoir à justifier ses choix.
Là, on ne parle plus de folklore. On parle de gouvernance opaque.
Et ça, je l’ai vécu.
Des décisions deviennent “intuitives”, donc impossibles à discuter.
Des arbitrages deviennent “énergétiques”, donc impossibles à contester.
Des conflits deviennent des “blocages personnels”, donc la responsabilité quitte l’organisation pour retomber sur l’individu.
C’est très pratique.
Au lieu de se demander si une entreprise est mal structurée, mal dirigée ou mal tarifée, on expliquera que l’équipe manque d’alignement.
Au lieu de reconnaître un problème de management, on parlera de vibrations basses.
Au lieu d’augmenter les salaires, on proposera un atelier respiration, un atelier de truc en « shi » , du massage de chakras ou boire 10 litres de boisson purgatrice par jour.
La modernité a parfois un sens de l’humour cruel.
Derrière la fumée, il y a souvent du vide
J’ai toujours été frappé par cette contradiction : plus certains dirigeants prétendent être visionnaires, plus ils semblent incapables d’écouter les gens qui travaillent réellement autour d’eux.
Ils invoquent l’intuition, mais n’entendent pas les alertes.
Ils parlent d’humain, de bienveillance, mais organisent la dépendance.
Ils parlent de sens, mais ne partagent ni la stratégie, ni la valeur, ni la reconnaissance.
Un peu de spiritualité molle ici.
Un peu de storytelling inspirant là.
Un séminaire sur la reconnexion à soi.
Eventuellement un coach, un initié, pour “révéler les talents”.
Quelques citations vaguement attribuées à Jung, Einstein ou Bouddha.
Et l’entreprise continue de tourner sur les mêmes angles morts.
Le plus inquiétant, ce n’est pas la croyance elle-même. C’est ce qu’elle révèle : un système qui ne sait plus penser ses propres causes.
Quand une entreprise doit brûler de la sauge pour harmoniser ses énergies ou se protéger, il est possible que le problème ne soit pas énergétique.
Mais qu’il soit simplement organisationnel, économique, managérial, ou tout simplement HUMAIN, au sens le plus banal du terme.
Mais évidemment, c’est moins confortable.
Un tableau de marge, une grille salariale, une vraie stratégie commerciale, une clarification des responsabilités : tout cela demande du courage.
Un bol tibétain, beaucoup moins.
TUTO : repérer les signaux faibles du glissement ésotérique
Le problème, avec ces dérives, c’est qu’elles arrivent rarement en robe de bure, tambour chamanique à la main et fumigation de sauge dès le comité de direction, ce serait trop simple.
En général, cela commence très doucement. Par des mots. Des postures. Des petits déplacements de vocabulaire.
Vos réactions sont analysées à coup de synergologie, kinesio-machin-truc, PNL et tutti quanti pour déterminer si vous êtes réceptif.
C’est de la manipulation – certains diront du mentalisme mais ce serait donner trop d’intelligence et de finesse à ce type de pratique.
On ne parle alors plus d’organisation, mais “d’énergie collective”.
On ne parle plus de conflit, mais de “blocage”.
On ne parle plus de surcharge, mais de “résistance intérieure”.
On ne parle plus de stratégie floue, mais de “cheminement”.
On ne parle plus de décision arbitraire, mais “d’intuition”.
Et c’est là qu’il faut commencer à écouter attentivement :
1. Le vocabulaire devient brumeux
Un premier signal : les mots cessent de décrire le réel.
Tout devient alignement, vibration, puissance, reconnexion, abondance, transformation, libération, potentiel, énergie, intention, reformulation.
Ces mots ne sont pas tous problématiques en eux-mêmes. Le problème commence quand ils remplacent les mots utiles : objectifs, moyens, délais, responsabilités, budget, arbitrage, charge de travail, rémunération, méthode.
Quand une réunion produit plus de formules inspirantes que de décisions vérifiables, ce n’est pas de la profondeur, c’est du brouillard.
Vivent les géobiologues.
2. Les problèmes collectifs sont renvoyés à l’individu
C’est probablement le glissement le plus dangereux. Un premier pas vers l’infantilisation.
Un problème d’organisation devient un problème de posture.
Une surcharge devient un manque de lâcher-prise.
Un désaccord devient une résistance au changement.
Une alerte devient une peur personnelle.
Une fatigue devient un déficit d’énergie.
L’entreprise cesse alors de regarder ce qu’elle produit comme système, elle psychologise tout.
Elle est même prête à vous (re)former pour que vous suiviez la norme de croyance.
Et comme par hasard, la responsabilité finit rarement dans le bureau de celui qui décide. Elle redescend vers celui qui subit.
3. Les décisions deviennent impossibles à discuter
Dans une entreprise saine, une décision peut être expliquée.
On peut être en désaccord, mais il existe au moins une base de discussion, de la transparence : des chiffres, un contexte, une contrainte, une stratégie, une priorité.
Dans une entreprise qui glisse vers le mystique, la décision devient insaisissable.
“Je le sens comme ça.”
“Ce n’est pas le bon moment.”
“L’énergie n’est pas bonne.”
“Il faut faire confiance au processus.”
“Quelque chose me dit que…”
« Je ne peux pas te le dire. »
et le sacro-saint « Je n’ai pas à me justifier ! »
Très bien.
Mais une entreprise n’est pas censée être pilotée par une planche Ouija ou fonction de la météo intérieure du dirigeant.
4. Le consultant remplace la méthode
Autre signal : l’arrivée de personnages extérieurs censés “débloquer” ce que l’entreprise refuse simplement de traiter.
Coach intuitif.
Facilitateur énergétique.
Expert en neurosciences de comptoir.
Consultant en leadership vibratoire.
Accompagnant en transformation profonde du collectif.
Le titre change, la mécanique reste la même : mettre du sacré là où il faudrait mettre du courage managérial.
Parfois, l’entreprise n’a pas besoin d’un atelier de reconnexion.
Elle a besoin d’un organigramme clair, de salaires décents, de process lisibles, de marges assumées et de dirigeants capables d’écouter autre chose que leur propre intuition.
Et quand ces mêmes « coachs » sont intégrés à l’entreprise posez-vous la question de l’existence d’un réseau occulte de cooptation.
Et il y a de grandes chances que vous ne fassiez pas partie du cercle des « initiés », à moins que vous ne fassiez quelques « sacrifices » ou preuve « d’humilité ».
5. Le désaccord devient suspect
C’est un autre marqueur fort.
Dans ces environnements, celui qui questionne n’est plus quelqu’un qui pense. Il devient quelqu’un qui bloque.
Il n’est pas prudent, il est fermé.
Il n’est pas rigoureux, il est négatif.
Il n’est pas lucide, il manque d’ouverture.
Il ne demande pas des preuves, il “n’accueille pas”.
C’est très pratique.
La pensée critique est transformée en problème comportemental.
Le doute devient une faute énergétique.
La contradiction devient une pathologie douce.
Et à ce moment-là, il ne s’agit plus de bienveillance. Il s’agit de contrôle.
6. Le symbole remplace l’action
Dernier signal : l’entreprise multiplie les gestes symboliques pendant que les problèmes réels restent intacts.
On organise un séminaire sur le sens, mais personne ne parle de la charge de travail.
On fait un atelier sur la confiance, mais les décisions restent opaques.
On parle d’écoute, mais les salariés ne sont jamais réellement entendus.
On affiche des valeurs, mais on ne partage ni la valeur économique, ni le pouvoir, ni l’information.
C’est souvent là que le décor devient le plus grotesque.
Plus l’entreprise parle d’humain, moins elle traite les humains correctement.
Plus elle parle d’énergie, moins elle regarde ses tableaux de bord.
Plus elle parle d’alignement, plus elle évite les sujets qui fâchent.
La vraie question à se poser
Il ne faut donc pas seulement se demander : “Est-ce que cette personne croit à des choses étranges ?”
La vraie question est beaucoup plus simple :
Est-ce que ces croyances commencent à remplacer la méthode ?
Est-ce qu’elles servent à éviter les responsabilités ?
Est-ce qu’elles rendent les décisions moins discutables ?
Est-ce qu’elles déplacent les problèmes de l’organisation vers les individus ?
Est-ce qu’elles empêchent de parler clairement d’argent, de pouvoir, de travail ou de compétence ?
Si la réponse est oui, ce n’est plus une fantaisie, c’est un signal d’alerte.
Le problème ne vient pas de vous.
